Les promesses de neutralité carbone fleurissent, mais derrière l’affichage, la baisse réelle des émissions reste souvent timide. Certaines entreprises se contentent d’acheter des crédits carbone sans s’attaquer sérieusement à leurs propres rejets. Résultat : l’effet concret sur le climat demeure limité.
Trois leviers, bien distincts, tracent la voie vers une neutralité crédible : éviter, réduire, compenser. Leur ordre d’utilisation n’est pas accessoire. C’est la clé pour sortir des démarches superficielles et donner du poids aux engagements bas carbone. Mais aligner politiques publiques et stratégies privées sur ce séquençage relève encore du défi, tant les habitudes sont tenaces.
Neutralité carbone : comprendre les enjeux et les principes fondamentaux
La neutralité carbone ne s’improvise pas. Elle repose sur un principe exigeant : obtenir un équilibre réel entre les émissions de gaz à effet de serre et leur absorption par des puits de carbone. Voilà la ligne directrice adoptée par le GIEC et reprise dans l’Accord de Paris. Objectif ? Atteindre une neutralité carbone planétaire à l’horizon 2050, pour contenir la hausse de la température sous les 1,5°C. Ambition limpide, mais la marche reste haute.
La France a fixé cet horizon dans la loi. Pas de place pour l’ambiguïté : la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) prévoit de diviser par six nos émissions par rapport à 1990. Pour y parvenir, plusieurs axes sont mobilisés : baisser la consommation énergétique, transformer l’industrie, rénover le bâti, accélérer les renouvelables, protéger et développer les forêts, véritables réservoirs de carbone.
L’effort va bien au-delà de la contrainte réglementaire. Avec France 2030, l’État engage 54 milliards d’euros pour changer d’échelle. Les entreprises et collectivités sont appelées à construire leur propre stratégie climat, à mesurer leur bilan carbone et à participer activement à l’atteinte des objectifs nationaux. Il ne s’agit plus simplement de réduire les émissions : il faut aussi renforcer les capacités d’adaptation au changement climatique et développer les puits de carbone, car le dérèglement est déjà là.
Pour mieux cerner les points clés de cette dynamique, voici les quatre repères fondamentaux :
- Neutralité carbone : équilibre entre émissions et absorptions
- Objectifs : division par six des émissions françaises d’ici 2050
- SNBC : feuille de route officielle pour la transition bas-carbone
- France 2030 : accélération de la transformation industrielle et écologique
Pourquoi les émissions de gaz à effet de serre restent le cœur du défi climatique ?
Les gaz à effet de serre (GES) sont au centre du problème. Leur accumulation dans l’air, largement causée par la combustion d’énergies fossiles, alimente le rythme effréné du dérèglement climatique. L’Agence internationale de l’énergie le rappelle : près de 70 % des émissions mondiales sont dues au charbon, au pétrole et au gaz. Ces ressources fossiles irriguent nos économies, nos chaînes logistiques, nos infrastructures.
Réduire les émissions, ce n’est pas juste traiter les fumées qui sortent des cheminées. Il s’agit d’une approche globale, qui englobe tout le cycle de vie des biens et services : production, transport, usage, jusqu’à la fin de vie. Le GHG Protocol distingue trois types d’émissions :
- Émissions directes (scope 1)
- Émissions indirectes liées à l’énergie achetée (scope 2)
- Autres émissions indirectes, souvent disséminées tout au long de la chaîne de valeur (scope 3)
Le bilan GES d’une organisation ne se limite donc jamais à ce qu’elle produit en interne. Il englobe toutes ses dépendances, révélant l’ampleur de l’impact réel.
Priorité absolue : faire baisser ces émissions, car les puits de carbone naturels, forêts, sols, océans, n’absorbent qu’une fraction du surplus généré par l’activité humaine. Basculer vers les énergies renouvelables amorce la décroissance des émissions, mais cette mutation prend du temps. Pour accélérer, il faut s’appuyer sur des politiques publiques robustes, la feuille de route de la SNBC et des outils précis de comptabilité carbone.
Les trois grands leviers pour atteindre la neutralité carbone
La première marche, c’est réduire ses propres émissions. Chaque entreprise doit commencer par mesurer et baisser son empreinte, sur l’ensemble des scopes définis par le GHG Protocol : émissions directes (scope 1), celles liées à l’énergie (scope 2), et toutes les autres, souvent dissimulées dans la chaîne de valeur (scope 3). Le Bilan Carbone est un passage obligé. La SNBC donne la direction : diviser par six les émissions à l’horizon 2050. Le défi est de taille, mais la trajectoire est claire.
Vient ensuite la contribution à la réduction hors de son périmètre. Avec le modèle de la Net Zero Initiative (porté par Carbone 4), il s’agit de financer des projets de baisse des émissions, d’efficacité énergétique, de développement des renouvelables, ou d’économie circulaire, au-delà de ses propres murs. Soutenir l’innovation bas-carbone, participer à des actions dans sa chaîne de valeur, tout compte pour amplifier l’impact.
Le troisième pilier consiste à accroître les puits de carbone. Restaurer des forêts, appuyer l’agriculture qui stocke le carbone, investir dans des technologies de capture (comme BECCS ou DACCS) : les marges de progression sont là. Les crédits carbone certifiés (Label Bas-Carbone, Gold Standard) servent de garde-fous pour garantir la qualité des actions engagées. L’objectif reste net : ne compenser que ce qui n’a pu être évité, en respectant l’ordre des priorités validé par la SNBC et les scientifiques du GIEC.
Ce triptyque, réduire, contribuer, compenser, compose la colonne vertébrale de toute politique climat sérieuse.
Entreprises et citoyens : comment devenir acteurs de la transition vers le net zéro ?
La stratégie climat n’a plus rien d’un gadget. Pour les entreprises, la rigueur et la transparence s’imposent : il faut publier un bilan carbone exhaustif, couvrant les émissions directes et indirectes (scopes 1, 2, 3) selon le GHG Protocol. C’est un chantier de transformation : réduire les flux, optimiser l’énergie, mettre en place l’éco-conception, généraliser l’économie circulaire. L’ADEME accompagne ce mouvement, tout comme des acteurs tels que Global Climate Initiatives ou les cabinets spécialisés comme Carbone 4. L’engagement ne s’arrête pas à l’entrée de l’usine ou du siège. Les fournisseurs, les clients, toute la chaîne de valeur, sont embarqués dans la démarche.
Côté citoyens, la participation prend mille formes : choisir des produits et services bas-carbone, privilégier la réparation, limiter les transports polluants. L’action collective, portée par des associations comme GoodPlanet, s’appuie sur la sensibilisation et l’adhésion à des projets structurants. En s’organisant, les initiatives citoyennes influencent la demande et, par ricochet, les choix des entreprises.
Quelques leviers d’action concrets
Voici quelques leviers qui permettent d’ancrer la neutralité carbone dans les pratiques :
- Inscrire la neutralité carbone dans la gouvernance de l’entreprise, avec des objectifs chiffrés alignés sur la SNBC.
- Former et impliquer l’ensemble des collaborateurs, condition indispensable pour une transition qui tienne dans la durée.
- S’appuyer sur l’expertise extérieure : cabinets, think tanks (The Shift Project, IDDRI), instituts de recherche (Institut Pierre-Simon Laplace).
La dynamique collective s’intensifie, portée à la fois par la pression réglementaire et la volonté sociétale. Des figures comme Jean-Marc Jancovici, Michel Colombier ou Olivier Boucher balisent la réflexion. Le temps n’est plus à l’attente : chaque secteur, chaque acteur doit maintenant avancer, cohérent et lucide, sur le chemin du net zéro.


